PUTAIN.
Putain.
Titaina … celui qui craint les esprits …
n’est pas impressionnรฉ par les
franรงais guindรฉs et tirรฉs ร quatre รฉpingles, ou par les
demis; pour elle ils sont les cavaliers de l’apocalypse;
elle n’est plus amoureuse de ses compatriotes,
qui vivent dans les taudis et travaillent pour l’homme blanc
comme domestiques, servant le dieu du matรฉrialisme,
trahissent les traditions anciennes et
la religion de Lemuria.
Regardant autour d’elle,
Titaina observe les meutes de chiens errants
qu’elle voit fouiner dans les dรฉtritus des taudis de Tahiti;
elle croit reconnaรฎtre dans leurs gueules dรฉgoulinantes de bave
et au fond de leur esprit les expressions vides de ces hommes perdus,
ces malandrins qui, pour un oui ou pour un non, battent leurs รฉpouses,
puis violent leurs propres filles.
Ou celles de leurs voisins aussi mal lotis.
Certains attribuent ce comportement stupide et bestial
ร leur penchant pour lโalcool et la marijuana.
Mais Titaina retrouve le mรชme flรฉau
chaque fois qu’elle ouvre les coquilles divinatoires des moules:
โTahiti est devenue une “putain” โ
tout comme Babylone, Rome, Hรฉraklion, New York …
mais lโรจre de la rรฉdemption est proche โ
mรชme si elle sโest longtemps fait attendre.’
Les images de Moruroa – โ lieu du grand secret ‘ –
et les oblitรฉrations de corail provoquรฉes par El Niรฑo
se reflรจtent dans le troisiรจme oeil de Titaina;
les essais nuclรฉaires, le dรฉsastre รฉcologique, les cancers,
lโargent rapide survenu avec lโembourgeoisement et le tourisme,
la perte des traditions et de la spiritualitรฉ, la misรจre noire,
la pauvretรฉ et le dรฉsรฉquilibre social;
tous les symptรดmes de l’enfer crรฉรฉ par lโhomme blanc,
et transmis aux descendants naรฏfs de Lemuria et de l’Atlantide.
“Nous sommes tombรฉs dans la fosse aux serpents !” a hurlรฉ Titaina,
se prรฉcipitant sur le trottoir, poussant un cri vain,
sa voix assourdie par les aboiements des chiens.
A lโapproche de ces meutes enragรฉes,
Titaina brandit son poing dans leur direction,
et ramasse quelques pierres.
Les yeux rougis du chef de meute
brรปlent comme des charbons ardents –
Titaina se met alors ร hurler:
“รloignez-vous, fils de pute โ
je sais qui vous รชtes,
gardiens de Cerbรจre โ
vous vous dรฉplacez six par six par six (666);
mais jamais vous ne vaincrez ces รฎles dorรฉes.
Le paradis continue de vivre en chacun de nous et,
avec l’aide de Ta’aroa et de Vaite,
nous ressusciteront bientรดt le vรดtre.
Les chiens la regardent, ร peine surpris,
tandis que des cris perรงants de femmes se font entendre
depuis les taudis, battues quโelles sont par
des saoรปlards droguรฉs, poursuivant leurs mรฉfaits sans relรขche.
Titaina se prรฉpare ร รชtre assaillie et dรฉvorรฉe par la meute canine
“Faites de moi ce que vous voulez, mais gare โ
je vous hanterai ainsi que vos maรฎtres diaboliques
jusqu’ร ce que les eaux de la Grande Vague
viennent balayer vos pรฉchรฉs dโhommes modernes.
Je danserai sur vos os brisรฉs
avec ma plus belle jupe d’herbe, balanรงant mes seins
fripรฉs et pendants, je frapperai des pieds โ
non pas pour le souvenir – mais dans
la ferme intention de transformer le mal que vous reprรฉsentez
en crรฉation fructueuse. Arrรชtez vos mรฉfaits, ou alors allez au diable!
Et emportez dans la tourmente vos maรฎtres,
ces Voleurs de grand chemin.
Nous ne voulons pas, ni n’avons besoin de vos
hรดtels de luxe, de votre tourisme malfaisant, de vos offres de travail
concoctรฉes aprรจs vos explosions atomiques et
la destruction de lโenvironnement … aprรจs avoir perverti nos traditions
et parodiรฉ notre culture dans le seul but de pallier vos dรฉsillusions
en ce qui concerne cette foi que vous avez perdue, et votre sexualitรฉ
malade – maintenant rรฉduites ร une interprรฉtation faussรฉe des rรจgles,
et dont les transgressions perverses ont fait le nid
de la Nouvelle Prostitution.
Allez-y: piรฉtinez mon vieux corps ratatinรฉ, baisez ma chatte
dessรฉchรฉe et faites couler votre bave lascive sur moi
– mais vous ne possรฉderez jamais mon รขme,
ni celles de mes ancรชtres.
Votre arrogance irrite les dieux;
et votre piรฉtรฉ neutralisera les dรฉsรฉquilibres
que vous avez crรฉรฉs et que mes compatriotes ont acceptรฉs โ
fruits de l’impuissance, de l’avarice et de la curiositรฉ naรฏve.
Je ne suis plus curieuse de vous; plus effrayรฉe,
et plus honteuse non plus de qui je suis.
Je suis Ta’aroa … Je suis Vaite.
Baisez-moi, et vous serez baisรฉs!”
Le chef de la meute fixe
les yeux durcis de la vieille Titaina,
et se rรฉtracte, soufflant ร ses copains:
“Laissez-la; ce nโest quโune vieille chienne,
qui ne sait mรชme plus comment nous craindre
elle nโest que viande gรขtรฉe,
et nโen vaut plus la peine.”
Et sur ces mots, les autres se retirent โ
attirรฉs par dโautres bruits et les aboiements du voisinage โ
tandis que le chef clopine, hรฉsitant encore, avec lโespoir que personne
nโait remarquรฉ la larme solitaire logรฉe dans son oeil gauche.
– Adam Donaldson Powell.


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