Nécrologie d’Albert Russo 🇫🇷

Nécrologie d’Albert Russo

1 mars 2026

Albert Russo est né le 26 février 1943 en République démocratique du Congo, d’un père italien séfarade et d’une mère britannique. Il a grandi au Rwanda, au Burundi, au Zimbabwe et en Afrique du Sud.

Albert a étudié à l’Université de New York, passant huit années à New York, puis neuf années à Milan, en Italie, avant de vivre un an respectivement en Belgique, en Suisse et en Allemagne, et quarante ans à Paris, avant de s’installer à Tel Aviv, en Israël, où il a quitté ce monde pour la vie éternelle le 15 janvier 2026. Le français et l’anglais étaient ses deux « langues maternelles », tandis qu’il parlait également couramment l’italien, l’espagnol et l’allemand, ainsi que le swahili et l’hébreu. Il se disait homme sans pays attitré mais citoyen de nombreuses terres, se comparant à une plante aquatique dont les multiples racines s’étendent hors de l’eau.

Écrivain prolifique, Russo a rédigé plus de cent œuvres, dont des romans, recueils de nouvelles, poèmes, essais et articles, ainsi que de nombreux ouvrages contenant ses précieuses photographies. Son œuvre a été publiée en anglais, en français, en italien et traduite dans une douzaine de langues. Photographe passionné, ses images primées ont été exposées au Musée du Louvre ainsi qu’à Times Square à New York, en Inde, en Russie et en Suisse.

Père et grand-père bien-aimé, Albert Russo laisse dans le deuil sa fille bien-aimée Tatiana, son fils dévoué Alexandre et leurs enfants, ainsi que son compagnon de vie, Bernard.
— Jeanette Skirvin

Jeezette Alberico Binetti, Unky Berky!  

When they told me that Goddess Almighty had hummingbird-feathery whispered your name in a dream to climb the glowing halogen ladder to Everland, I was soflabbyghosted that I cried my lil eyeballs out like Niagara ceaseless-Falls! Hickory, mystery, hector and tommy I thought they would call for a sigh-kayak-tryst to dam the tears before my whole head ran dry. I am ok now, Unky Berky, though I’m still velyvely sad that you left me behind without telling me. We always went everywhere together before. 

Did you Wikipipipeadric your new destination, its maps and populations like you always nagged me to commit to memory before leaving on our sojourns? Did you remember to pack your compass, and all your silly forks and ding dong languages? Washmore, did you remember to pack all 31 flavors of your favorite ice cream and Passport? Did Customs conduct their usual searches? Sfars I’m concerned, Goddess Almighty should have met you at the gate and intervened since it was at Her invitation that you traveled up that big ladder in the first place! Maybe She did? 

I promise not to call you Bonka ever again because now that you moved up into Everland, you won’t get on my bloomin nerves anymore. I know you are safe in your new second life because I hear your voice in my memories. I have more than an inkling ding-a-ling that I will be alright here because even though I haven’t peeked into your room yet, I have a wee bit supertissueimpreshun that you left your keys on the dresser for me. 

I already miss you doubly, trebly and terribabbly much. All this is why in my heart of artichokes looove you so much. You have the biggest heart.

— Zapinette (Esmeralda McInnerny)

Albert : Pourquoi son travail est important

L’œuvre d’Albert Russo est importante parce qu’elle dépasse constamment les frontières qui tendent à circonscrire les littératures nationales — qu’elles soient linguistiques, culturelles ou géographiques — et qu’elle le fait à partir d’une expérience vécue plutôt que d’une distance théorique. Écrivant en plusieurs langues et façonné par des liens déterminants avec l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, il explore les dimensions psychologiques et émotionnelles du déplacement, de l’hybridité et de l’identité postcoloniale sans les réduire à des conclusions morales simplistes. Sa fiction interroge souvent le sens de l’appartenance dans un monde structuré par la migration et les déséquilibres historiques, offrant aux lecteurs un regard attentif sur des personnages aux héritages divisés et aux loyautés croisées. Son écriture participe ainsi à une reconfiguration plus large de la littérature contemporaine, où l’identité apparaît non pas comme fixe, mais comme un processus continu — et souvent inconfortable — de négociation culturelle.

Son engagement envers la diversité stylistique et la réflexion éthique est tout aussi remarquable. Ses récits s’éloignent fréquemment d’un réalisme linéaire pour recourir à des formes polyphoniques, au monologue intérieur et à des perspectives changeantes — procédés qui reflètent l’instabilité des réalités qu’il dépeint. En plaçant des voix marginalisées au centre et en soulignant les effets persistants des héritages coloniaux, son œuvre ouvre des dialogues sur la race, la mémoire et l’appartenance qui dépassent le cadre littéraire pour rejoindre la pensée sociale et politique. Dans son ensemble, son œuvre offre bien plus que des récits : elle constitue une réflexion soutenue sur l’entrecroisement des histoires personnelles et collectives, ce qui rend sa contribution particulièrement pertinente à une époque marquée par la mobilité transnationale et l’interdépendance culturelle.
— Adam Donaldson Powell

Albert : l’homme et le phénomène

Les valeurs personnelles et politiques d’Albert Russo sont indissociables de la trajectoire transnationale de sa vie. Il ne cherchait pas à être politiquement correct, et ses positions sur de nombreuses questions étaient provocantes et souvent déroutantes pour ceux qui peinent à saisir les nuances ou à maintenir simultanément deux idées apparemment opposées. Albert ne s’engageait guère dans des polémiques publiques ou des conflits interpersonnels ; il s’exprimait pleinement dans son écriture, soulevant discrètement des tempêtes depuis sa tribune littéraire et laissant au lecteur le soin de confronter ses propres valeurs aux siennes.

Son esprit vif nourrissait sa résistance constante aux politiques identitaires rigides, aux hiérarchies raciales et aux exclusivismes nationalistes. Dans ses engagements personnels comme dans sa pratique littéraire, il privilégiait le dialogue interculturel, la dignité individuelle et la liberté d’expression plutôt que le conformisme idéologique. Sa vision du monde reposait sur la conviction que l’identité est fluide et que la responsabilité éthique commence par la reconnaissance de l’humanité partagée au-delà des divisions historiques et géopolitiques.

Albert Russo peut être compris comme une voix représentative façonnée par — et répondant à — les bouleversements politiques des XXe et XXIe siècles. Son écriture explore les complexités émotionnelles et morales de l’exil, de la migration et de l’appartenance, tout en affrontant les héritages du contrôle sociétal et de la dislocation culturelle. Plutôt que de proposer des solutions politiques programmatiques, son œuvre met en scène les contradictions vécues de l’expérience moderne, faisant de l’empathie une forme de résistance à l’amnésie historique et à l’intolérance contemporaine.

Ces valeurs ont influencé ses relations personnelles autant que sa littérature. Il n’était pas antisocial, mais l’écriture passait toujours en premier. Il écrivait avec passion et avec une forme de frénésie. Lorsqu’il renonça finalement à son rêve d’obtenir le prix Nobel de littérature, il continua néanmoins à concourir pour d’autres distinctions. Il écrivait sans cesse, car tant qu’il écrivait, il se sentait vivant et puissant. Pourtant, son génie verbal et son immersion dans ses livres lui permettaient aussi d’échapper aux interactions sociales inconfortables, parfois suscitées par son désir insatiable de reconnaissance. S’il eut un défaut, ce fut peut-être celui-là : voler trop près du soleil.
— Adam Donaldson Powell

Commentaires de la famille, des amis et des collègues

Tatiana Russo, fille

Albert Russo (1943–2026)

Mon père, Albert Russo, s’est éteint paisiblement le 15 janvier 2026.

Pour le monde, il était un écrivain prolifique — romancier, poète, essayiste et photographe dont l’œuvre a traversé les langues, les continents et les cultures. Pour moi, il était avant tout mon père : un homme d’une immense curiosité, d’un esprit indépendant et d’un attachement indéfectible aux mots.

Né en 1943 à Kamina, dans ce qui était alors le Congo belge, il a porté l’Afrique en lui toute sa vie. Les paysages, les peuples, les complexités de l’histoire coloniale et de l’identité ont tous trouvé leur place dans son écriture. Ses livres — écrits en français et en anglais — reflétaient une tentative permanente de comprendre la condition humaine dans toutes ses contradictions.

Écrire n’a jamais été pour lui simplement une profession ; c’était sa manière d’être au monde. Il écrivait constamment, avec passion et sans crainte, sur des sujets qui lui tenaient profondément à cœur : l’identité, la tolérance, l’injustice, l’amour, l’exil et la beauté fragile du lien humain.

Mais au-delà des livres et des idées, il y avait un homme qui vivait intensément — curieux des gens, des cultures et de la vie elle-même. Il aimait la conversation, le débat, les voyages et la liberté de penser et de s’exprimer sans contrainte. Et il possédait un merveilleux sens de l’humour — parfois espiègle, souvent mordant, toujours intelligent — qui rendait les moments passés avec lui vivants et inoubliables.

Pour ceux qui l’ont bien connu, il était bien des choses : provocateur, généreux, anticonformiste, drôle et farouchement indépendant.

Pour moi, il était un père dont la vie était définie par l’imagination, le courage intellectuel et un amour durable de la langue. Sa voix — dans la conversation comme sur la page — continuera de résonner à travers les nombreuses histoires qu’il laisse derrière lui.

J’entendrai toujours cette voix — curieuse, spirituelle et pleine de vie — dans les pages qu’il nous laisse et dans les souvenirs que nous avons partagés.

— Tatiana Russo

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Pour mon Albert

Tu étais l’amour de ma vie.
Tu me manques terriblement.
J’ai passé 32 années avec toi, et c’était formidable.
Je ne t’oublierai jamais.
Tu seras toujours dans mon cœur.

Ton Bernard

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David Alexander (auteur, collègue, ami)

Comfort Inn sur la Rive Gauche. Il se trouvait près de la Place Blanche, non loin de la Place Clichy, à proximité du Moulin Rouge et des bars miteux alentour, là où le cœur de Jim Morrison s’est arrêté sous l’effet de la cocaïne et où des inconnus ont ramené son corps pour le jeter dans sa baignoire. Les GI appelaient le quartier Pig Alley, d’après la Place Pigalle toute proche. C’est ma défunte épouse qui nous avait présentés, elle qui avait fait la connaissance de Russo dans le milieu des revues littéraires. Nous l’avions rencontré dans le hall de l’hôtel. C’était il y a longtemps.

Aujourd’hui comme hier, je considère Russo comme un marginal à tous points de vue, y compris dans le monde de la grande édition (ou plutôt de l’édition porcine). Je vois cette nature profonde comme la pierre angulaire de sa vie et de son œuvre, notamment dans son roman phare, Sang Mêlé et de nouveau dans l’un de ses romans les plus récents et les plus poignants, Et il y eut David-Kanza. Un marginal à la fois en tant qu’enfant blanc et en tant que descendant de réfugiés fuyant les persécutions nazies et fascistes en Afrique. Un paria parce qu’il est devenu homosexuel ; un paria en tant qu’expatrié, à ceci près qu’il n’a pas de pays d’origine, vivant à Paris parmi ceux que Russo appelait toujours « les Français », pour les distinguer de lui-même ; et un expatrié littéraire pour toutes les raisons évoquées par les critiques de « Crystals ». Russo est l’éternel chien dans la crèche. Mais moi aussi. Et nous vivons assurément à l’ère des chiens de la crèche.

Il y a quelques années, j’ai emmené Russo faire un tour en voiture dans Brooklyn, de nuit. Russo comprenait et appréciait la beauté austère de l’obscurité sous le métro aérien de McDonald Avenue, tandis que j’étais assis au volant avec lui et son fidèle compagnon Bernard à l’arrière. Les espaces désolés, ponctués par le grondement intermittent des trains qui s’engouffraient dans les stations, les devantures sombres aux volets clos, le sentiment croissant de désertion à mesure que le métro aérien s’étendait vers son terminus à Coney Island… il voyait tout cela comme moi. Ce n’était pas le « Coney Island de l’esprit » vanté par Ferlinghetti, ni un lieu idyllique et paradisiaque. C’était un endroit bien réel. Et ça empestait. Des étincelles tombaient sur les capots des voitures au passage du métro F, abîmant les peintures et éclaboussant les pare-brise. Les policiers patrouillaient la nuit, prêts à vous tabasser pour un rien. On risquait d’écraser un chat ou un malade mental si l’on n’était pas prudent. Le métro longeait le cimetière Washington, que nous, les anciens élèves de Franklin Delano Roosevelt, traversions autrefois pour aller au métro depuis le lycée Franklin Delano Roosevelt, un établissement où j’avais reçu des prix de littérature étudiante, que je déchirais aussitôt.

Il y a quelques semaines à peine, en plein mois d’août, le pire que New York ait connu de mémoire d’homme, j’ai repensé à Russo, debout devant l’un de ces « ateliers » – des garages automobiles – sur les trottoirs sous le métro aérien. J’étais désormais parmi la classe ouvrière, ces hommes rudes aux mains calleuses, immigrés russes et italiens, qui passaient leur vie à travailler dans l’automobile et la métallurgie, qui connaissaient les rues de Brooklyn pour ce qu’elles étaient vraiment.

Mon ami se prenait pour un « voyou des bas-fonds de Naples », mais c’était mon ami, et il n’avait rien d’un voyou. Il me laissait laver ma voiture et faire quelques réparations. Lui et son associé me mettaient mal à l’aise en se vantant auprès des autres ouvriers que je connaissais dans la rue. J’étais gêné, car leur fierté de me connaître – d’être un écrivain comme moi – était sincère. Rien de feint. Rien de ce que je pourrais dire n’aurait pu altérer leur fierté. J’étais quelqu’un pour eux.

Pourtant, je ressentais la même chose à leur égard. Mon ami, un ancien « punk » napolitain devenu mécanicien, avait non seulement appris à parler couramment un anglais idiomatique, mais aussi les rudiments du russe, de l’espagnol et du portugais. De plus, il pouvait démonter une épave en un rien de temps, plus vite que Russo ou moi n’en écrivions un sonnet. Aucun de nous deux n’arrivait à croire l’autre. À côté d’eux, je suis le dalaï-lama. J’ai aussi oublié de préciser qu’il fait son propre vin.

Les écrivains parlent du syndrome de « New Grub Street ». Cela fait référence à l’œuvre emblématique de l’auteur britannique du XIXe siècle, George Gissing, dans laquelle son désir mélancolique – un désir qui restera bien sûr à jamais inassouvi et source de souffrance constante et insupportable – de devenir un ouvrier crasseux aux mains calleuses est exprimé avec charme. La complainte de Gissing a résonné à travers les décennies et les océans ; oui, même à Brooklyn. Un jour, je suis allé à Camden Town, à Londres, près de l’endroit où Gissing avait son misérable petit grenier, surtout pour me faire une idée de sa façon de vivre et de travailler. Il y avait plein de hippies et on a déjeuné sur une péniche hors de prix, en franchissant les écluses du Regent’s Canal.

Mais revenons à nos moutons. Je me considère chanceux. J’ai déjà les mains calleuses à force de bricoler sur les voitures. Je passe déjà du temps allongé sur les trottoirs de McDonald Avenue, une clé à douille à la main et de l’huile Pennzoil sur le visage. J’écris l’esprit tranquille, sachant que je peux tout plaquer quand je veux. Démonter des moteurs, les nettoyer, puis les remonter : ça ressemble beaucoup à l’écriture. Peut-être même mieux, d’une certaine façon. Bien sûr, c’est ce que préconisait Maugham dans « La Voie de la chair ». Foutez-vous de l’écriture et plongez-vous dans quelque chose de concret. Bref, foutez-vous de l’écriture. Un message intéressant pour un roman, non ? Si vous me voyiez les pieds dépassant d’une voiture sur McDonald Avenue, je parie que vous ne devineriez jamais qu’il y a la tête d’un écrivain à l’autre bout. Cher lecteur, Maugham l’a dit bien avant moi, et ses héritiers perçoivent encore des droits d’auteur.

Albert le comprend aussi. Ses romans semblent de plus en plus explorer les profondeurs de sa propre noirceur en racontant les histoires de sa vie, même si certaines sont allégoriques ou racontées avec légèreté, comme Zapinette Video. Les auteurs, moi y compris, doivent écrire des œuvres humoristiques s’ils veulent garder la tête froide assez longtemps pour continuer à écrire des œuvres sérieuses. Comme le raconte David Kanza, le personnage fictif de Russo – et comme Russo me l’a confié personnellement –, sa famille est d’origine bourgeoise. Il ne vient pas d’artistes ou d’artisans, mais de commerçants, voire d’ouvriers. Je pense que Russo et moi pourrions tenir un atelier de réparation ensemble sur McDonald Avenue et finir par y prendre goût. Je le pense vraiment.

Après avoir conduit Albert dans Brooklyn, je l’ai accompagné à Manhattan. Nous avons traversé Chelsea, puis Greenwich Village, et nous avons flâné dans le quartier. Je séchais les cours au lycée FDR, prenais la ligne F du métro (qui longe toujours la ligne aérienne de McDonald Avenue) et descendais à l’angle de la 4e Rue Ouest et de l’Avenue des Amériques, avant de marcher vers l’East Village.

À l’époque, il y avait des boutiques de fumeurs de cannabis, beaucoup même. J’ai encore un petit bijou en argent terni que j’ai acheté dans l’une d’elles il y a longtemps. Il me faisait penser à une sorte de plaque d’identité militaire, version « sous influence ». Ce n’est que récemment que j’ai découvert qu’il s’agissait du symbole représenté sur la tombe d’Archimède : la sphère inscrite dans le cylindre, symbole d’harmonie universelle. Je le porte encore parfois. Je ne l’ai jamais nettoyé. Je préfère l’argent terni au noirci.

Mais Russo ignorait tout cela. Il appréciait simplement l’atmosphère du Village, comme ça, au passage, pendant notre promenade. Les rues bouclées près d’Herald Square, illuminées par des projecteurs, grâce au maire Bloomberg, contrastaient avec les HLM sombres de Coney Island, parfois barrées de ruban jaune « Police » en souvenir de fusillades récentes, et dont les couloirs étaient couverts de graffitis. Russo explorait les librairies, les boutiques de souvenirs et les derniers disquaires de New York, remplis d’étagères de livres et de CD que personne, apparemment, n’achetait ni ne lisait.

Oui, Russo ignorait tout cela – tout comme, lorsque je l’avais rencontré, j’ignorais l’existence du boulevard Montparnasse en traversant Paris de la place Blanche au pont de la Liberté. Des étrangers. Mais nous pressentions des vérités supérieures. Nous n’avions aucune connaissance directe de ces mondes – ces nouvelles planètes qui tournaient au-delà de notre entendement (comme dirait John Keats) ; Mais nous connaissions les vérités essentielles, comme des cristaux soumis à une onde de choc qui comprennent les forces qui les créent, les déforment et les bouleversent, tout en leur conférant une perfection formelle. Un jour, je ferai visiter les HLM à Russo, en commençant par les Nostrand Houses dans le sud de Brooklyn, puis les immeubles Mitchell-Lama qui s’étendent à travers Luna Park à Coney Island tels des Goliath de briques rouges.

Un jour, j’emmènerai Russo se promener le long de Church Avenue, où, lorsque nous sommes passés en voiture, les hommes à la peau sombre en shalwar kameez, originaires de Karachi, affluaient la nuit près de la mosquée à l’angle de la 9e Rue Est, et lui ont rappelé la violence qui règne à Paris, la ville où il vit, mais qui, à Brooklyn, ne sont que des victimes comme nous tous, ni plus ni moins.

Malgré sa reconnaissance de la présence du mal dans le monde, et de son antithèse, ainsi que sa grande compassion, il n’y a pas un mot (du moins, rien que j’aie discerné en des décennies de lecture de son œuvre) qui témoigne d’une compréhension directe de ce que signifie vivre une vie assailli dès le départ par la haine aveugle et brûlante des imbéciles et des êtres humains méprisables qui, bien que méprisables, vous entourent comme des essaims de vermine et contre lesquels – dès la première prise de conscience brutale du mal débridé qui sommeille en eux – vous savez que vous devez lutter ou vous laisser dévorer vivant, sans pitié ni remords.

J’ai appris à connaître ces morlocks des temps modernes à la dure, en tant qu’Américain de première génération, né de parents arrivés ici sans le sou, ignorant tout de la société dans laquelle ils avaient intégré, et qui avaient peiné dans les ateliers clandestins de Manhattan et du Queens pour un salaire de misère.

Non, Russo ne semble rien savoir de tout cela. Pourtant, il est parfaitement au courant. Sa connaissance de ces sujets est comparable à celle du Dalaï Lama ; en fait, comparé à moi, Russo est le Dalaï Lama lui-même : portant dès sa naissance les sept marques de la bodhisattva, il est voué à une vie de confort et de facilité.

Au contraire, au lieu de se défendre, ses personnages cèdent toujours, souvent inconsciemment, voire par inconscient, comme dans plusieurs scènes de séduction, hétérosexuelles et homosexuelles, qui jalonnent ses romans. Une telle soumission m’est totalement étrangère, moi qui ai fait le choix personnel – fondé sur ce que je savais alors être une conviction irrésistible de sa justesse – de me défendre et de ne jamais, au grand jamais, céder. Peut-être Russo n’a-t-il jamais été confronté aux conséquences désastreuses de la soumission à l’agression (parfois masquée par la séduction sexuelle ou la domination psychique), alors que ces conséquences m’ont paru évidentes dès le départ. Par exemple, si je me défendais et rentrais blessé, les vêtements déchirés, les mains et les genoux ensanglantés, le crâne tuméfié après un violent choc contre le bitume de Brooklyn – et ce, même lorsque je sortais vainqueur des bagarres –, j’étais parfaitement conscient que ne pas me défendre aurait entraîné des blessures bien plus graves. Ce fut le cas dans d’autres situations, où des enfants étaient parfois mortellement blessés dans ces mêmes cours d’école de Brooklyn.

Pourtant, les observations de Russo sur des problématiques plus vastes et des exemples de violence – comme ceux concernant les Hutus et les Tutsis – en Afrique, témoignent d’une compréhension des enjeux, même si elle est perçue à distance. Ses observations, intégrées aux intrigues de ses romans, soulignent les problématiques familiales. Alors, qui comprend le mieux la situation ? Russo ou moi ? Quelle fiction est la plus réaliste, la mienne ou la sienne ? À mon avis, il n’y a pas de réponse à cette question. Mais c’est précisément ce qui confère à la fiction de Russo une valeur immense et unique.

Personne n’a encouragé mes premiers pas dans l’écriture. Quelles étaient les chances que j’avais ? Infimes ? Infimes ? Et pourtant, j’ai déjoué tous les pronostics. C’est ce que je voulais dire en forgeant l’expression « Un cristal dans une onde de choc ». Je pensais à moi, pas à Russo. Pourtant, j’ai réalisé que, d’une certaine manière, l’expression s’appliquait aussi bien à lui qu’à moi. Russo, lui aussi, a déjoué les pronostics. Il aurait dû tenir un salon de beauté à Bengazhi, mais il n’en a rien été. Il pourrait être mon associé dans un atelier de réparation sur McDonald Avenue, et c’est une possibilité.

Il y a des niveaux imbriqués, des étapes successives. C’est moi qui ai forgé l’expression « Cristaux dans une onde de choc », un titre que je pourrais utiliser un jour, mais je l’ai finalement réservé à un essai sur la vie et l’œuvre de Russo. À ma connaissance, le dalaï-lama n’est jamais allé à Brooklyn. Mais je suis allé au Tibet.

Sous le métro aérien de McDonald Avenue avec le dalaï-lama

Compte rendu de « Cristaux dans une onde de choc »

Par David Alexander

(Adapté d’un essai écrit en 2012 sur Albert Russo et ses œuvres publiées)

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Jeanette Skirvin, (auteure, collègue, amie et créatrice du mémorial Albert Russo)

… du 17 Fife Avenue, New York, un poème d’Albert Russo

« … celui du 17 Fife Avenue et de ses moments magiques. Je crois désormais que le souvenir est le seul trésor auquel un homme puisse s’accrocher, non que je nie tout le reste… »

Apprendre la disparition d’Albert Russo m’a profondément bouleversée. Moi aussi, j’ai passé des nuits blanches, hantée par la voix littéraire d’Albert qui résonnait en moi, telle une créature mystérieuse rôdant dans mon désert de Mojave. Finalement, j’ai cédé à la douce torpeur matinale, rempli ma tasse d’un expresso bien noir et je suis prête à inscrire mon souvenir de notre cher collègue, Albert Russo, sur le Mur du Souvenir.

Je n’ai jamais rencontré Albert en personne, ni eu la joie de partager nos conversations de vive voix. Ce sont ses pensées, couchées sur le papier, qui résonnent en moi. Nous nous sommes rencontrés sur les réseaux sociaux, après que j’ai aimé et commenté des extraits de ses livres, publiés par Albert. Quelque temps plus tard, Albert a répondu à mes commentaires : « Tu me rappelles ma mère, irremplaçable et adorée. Oui, c’est incroyable à quel point tu lui ressembles et à quel point tu es unique. Elle doit te parler d’où elle est. Contacte-moi, s’il te plaît. Elle le fait probablement à travers toi. C’est peut-être ainsi qu’elle me parle. »

Nous avons collaboré sur de nombreux projets, éditant et créant des œuvres littéraires par courriel et leurs pièces jointes. Puis, quelques années plus tard, Albert m’a mis au défi de coécrire un roman-concert, LA REINE D’ÉTHIOPIE DE TEL AVIV, en échangeant les dialogues des personnages, en alternant les paragraphes en phrases qui reflétaient le style de l’autre, de sorte qu’aucun lecteur ni critique ne puisse distinguer qui de nous avait écrit quel chapitre, quelles lignes, et qui avait terminé les phrases de l’autre. Ce fut le moment le plus difficile de notre vie.

Albert m’a écrit ce message le 5 novembre 2015, de Paris, à 4 h 24 du matin.

« Pourquoi n’habites-tu pas à côté de chez moi ??? Je ne peux plus vivre sans tes mots ; c’est ce qu’on appelle la folie des contes de fées. Oh, comme j’ai besoin de ton souffle, de tes sourires, de ton ouverture d’esprit. »

Accroche-toi à ce paradis où tu es, Albert, mon bien-aimé. Je te rejoindrai bientôt. J’ai besoin que tu me guides.

— Jeanette Skirvin

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Fabio Croce (éditeur, agent et ami)

En 1998, j’ai fondé une maison d’édition ouvertement LGBTQ+ car l’Italie manquait de publications abordant librement cette question. Albert Russo fut l’un des premiers écrivains à me contacter. Mes bureaux se trouvaient Piazza Madonna dei Monti, au cœur de Rome, et c’est là qu’il me rendit visite pour la première fois.

J’étais bouleversé par son enthousiasme, son énergie positive et son désir de créer. Il m’offrit plusieurs de ses livres, écrits et publiés en anglais et en français, dont certains avaient connu un grand succès, salués par de grandes figures de la littérature mondiale telles que James Baldwin, Edmund White et Toni Morrison.

Il me mit en contact avec une amie chère à Milan, Gabriella Baldanzi, qui se consacra pendant des années à la traduction de son œuvre en italien.

Je rendis ensuite visite à Albert et à son compagnon Bernard à Paris, et en 2002, je commençai à publier son premier roman, « L’Amant de mon père ».

Albert était ravi et fit de nombreux voyages à Rome pour participer à des événements et partager son histoire avec le public romain. Il adorait Rome et la cuisine italienne, et nous passions de merveilleux moments ensemble, mes amis et moi : c’était un homme d’une grande envergure sociale, plein d’enthousiasme et de charme.

Il m’a nommé son agent littéraire en Italie, et j’ai réussi à faire publier son roman le plus important, « Sangue misto », par une grande maison d’édition comme Elliot.

Les Éditions Croce ont ensuite publié « Shalom Tower Syndrome », « Io, Hans, Figlio di Nazisti », « Sotto il picco del diavolo », et plus récemment, « Nel cuore ebreo dell’Africa nera ». De plus, au cours de plus de vingt ans de collaboration continue, j’ai publié l’intégrale des nouvelles mettant en scène le personnage de Zapinette, une vingtaine de romans humoristiques et auto-dérisoires dans lesquels Albert se dépeint comme une jeune fille capricieuse, gâtée par son oncle homosexuel, qui s’insurgeait contre tout ce qu’il considérait comme la laideur de l’humanité.

Ces dernières années, je n’avais pas entièrement approuvé la décision d’Albert et Bernard de vendre leur maison à Paris, une ville qu’ils estimaient tombée aux mains de fondamentalistes arabes violents et ignorants, et de s’installer à Tel Aviv. Je pressentais secrètement un avenir là-bas encore pire qu’à Paris, où les conflits seraient encore plus intenses. Chaque fois que je voyais Albert, je l’encourageais à s’installer à Rome, à l’époque où il était encore possible d’acheter une maison à un prix raisonnable : aujourd’hui, c’est impossible.

Il m’a toujours témoigné une immense affection, un respect sans bornes et une générosité incroyable. Il m’a offert d’importantes opportunités internationales dont, sans lui, je n’aurais jamais pu rêver.

J’ai regretté de ne pas l’avoir à mes côtés à Rome durant ses dernières années.

Il était prêt à prendre en charge tous mes frais pour me rejoindre à Tel Aviv, mais je ne voulais pas le rejoindre pour des raisons personnelles, à la fois de santé et politiques. J’ai évité de mettre les pieds dans deux pays que je n’ai jamais aimés : les États-Unis et Israël. Et sur ce point, nous étions très différents ! Mais nous nous aimions profondément et étions de véritables amis, ce qui est rare.

Aujourd’hui encore, je garde un souvenir précieux d’avoir été son éditeur préféré au monde.

— Fabio Croce, edizionicroce

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Richard Mathews (collègue et ami écrivain) 

J’ai rencontré Albert en 2019, lors de longues vacances aux États-Unis avec Bernard. Ils avaient loué un appartement près de chez mon mari et moi. C’est notre ami commun, Adam Powell, qui nous a présentés. Albert et moi avons tout de suite ressenti une profonde affinité. Nos conversations avant et pendant le dîner se déroulaient souvent en français pour faciliter la compréhension de Bernard, et je traduisais pour mon mari, Jay. Nous abordions de nombreux sujets, notamment nos vies respectives, mais toujours en nous concentrant sur la littérature et l’art. Avant même de rencontrer Albert, j’avais un profond respect pour son œuvre littéraire et photographique, ayant lu et étudié nombre de ses travaux, grâce, une fois encore, aux recommandations d’Adam. En rencontrant Albert, j’ai trouvé une âme sœur : un homme humain, sensible et d’une grande intelligence. Quelque temps après le retour d’Albert et Bernard en France, j’ai reçu un courriel d’Albert me demandant si je serais intéressée par une nouvelle traduction du Petit Prince pour une maison d’édition avec laquelle il collaborait régulièrement. J’ai accepté sans hésiter.

Peu après la publication de ma traduction, Albert m’a recontactée pour me demander de l’aider à organiser, réviser et relire son dernier roman. J’ai accepté avec joie et, alors que le projet touchait à sa fin, il m’a suggéré d’en écrire une introduction. Ce court essai est ainsi devenu ma deuxième œuvre publiée, dans le recueil initialement intitulé « Trois Couleurs de l’Arc-en-ciel ».

Le déménagement d’Albert et de Bernard à Tel Aviv a raréfié nos contacts, même si je leur écrivais régulièrement, inquiet de leur sort pendant les attentats et les émeutes qui ont suivi.

Albert était animé d’une même passion pour l’écriture, comme un grand danseur est animé par la passion de danser, un peintre par celle de peindre, un chanteur par celle de chanter. Avec sa disparition, le monde des lettres s’amenuise. Je me souviendrai d’Albert comme d’un ami généreux et attentionné, que j’ai eu le privilège de rencontrer et de côtoyer, alors même qu’il approchait de la fin de sa brillante carrière.

— Richard Mathews

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Adam Donaldson Powell (auteur, collègue, ami et créateur du mémorial Albert Russo)

J’ai rencontré Albert il y a plus de vingt ans sur cyberwit.net. Nous admirions tous deux nos écrits respectifs et avons rapidement formé une équipe. Notre statut d’écrivains multilingues et internationaux a renforcé nos liens. Nous nous entraidions à la relecture et à la correction, partagions des suggestions d’écriture, rédigions des préfaces et des critiques pour nos livres respectifs et avons co-écrit « Gaytude ». J’ai finalement écrit « Under the Shirttails of Albert Russo ». Albert était un bourreau de travail insatiable. La quantité de travail qu’il me donnait était presque insurmontable jusqu’à ce que j’apprenne à dire « non », et, si nécessaire, « Hors de question ! » (rires). Il pouvait parfois être un peu trop exigeant. J’ai corrigé et lu des dizaines de milliers de pages de manuscrits, servi de médiateur en son nom lors de conflits avec d’autres auteurs et éditeurs, expliqué ses convictions politiques aux éditeurs et aux critiques, et l’ai défendu lorsqu’il était injustement critiqué par des critiques malavisés. Il a également corrigé et révisé ma poésie et ma prose en français. Nous étions proches et nous nous aimions beaucoup. J’étais son ange gardien, et il était le mien. Ma vie n’est plus la même sans Albert.

— Adam Donaldson Powell

Albert nous laisse de nombreux trésors — parmi eux sa littérature primée et son regard de photographe. Mais souvenons-nous aussi de l’un de ses plus grands amours : son cher Bernard. Nous partageons ton deuil, B., et te portons dans nos pensées et nos prières.

Cher Bernard, 

J’ai été profondément touchée par vos magnifiques mots pour la nécrologie. Ils apporteront sans aucun doute beaucoup de réconfort à Albert. Étant moi-même une personne âgée ayant perdu mes deux parents et mon époux, je comprends profondément votre douleur et vous présente mes plus sincères condoléances.

Il y a tant d’émotions à traverser en de tels moments, et la solitude qui accompagne le deuil est souvent difficile à accepter. Je suis toutefois convaincue que le message que vous adressez à Albert et au monde vous aidera, peu à peu, à trouver votre chemin dans cette épreuve.

Que Dieu vous bénisse et vous protège.

Adam

Bernard et Adam à Tel-Aviv

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Dr Santosh Kumar, auteur, critique littéraire et éditeur, Taj Mahal Review
Extrait de son livre :
Adam Donaldson Powell : la formation d’un poète

Je n’oublierai jamais la soirée de septembre 2008 où j’ai rencontré Powell et Russo pour la première fois à Oslo, la soirée où, par la grâce de Dieu, j’ai pu parler avec ces grands poètes. Ce fut un miracle, presque incroyable, de rencontrer Albert Russo, l’auteur bilingue qui écrit à la fois en anglais et en français, ses deux « langues maternelles ». L’occasion fut ma visite à Oslo du 18 au 20 septembre 2008 pour assister à WORDS – un chemin vers la paix et la compréhension. Ce festival international fut organisé sous les auspices de l’organisation culturelle Du store verden!/DSV. Le festival WORDS fut un grand succès grâce aux efforts extraordinaires d’Eli Borchgrevink, directrice générale de Du store verden!/DSV, d’Adam D. Powell, de Diane Oatley et d’autres.

Je suis très reconnaissant à Albert Russo d’avoir écrit une excellente préface à mon livre. Il est le lauréat de nombreux prix, tels que le American Society of Writers Fiction Award, le British Diversity Short Story Award, plusieurs New York Poetry Forum Awards, les prix Amelia Prose and Poetry et le Prix Colette, entre autres. Il a également été nommé pour les prix de poésie W. B. Yeats et Robert Penn Warren. Son œuvre, qui a été saluée par James Baldwin, Pierre Emmanuel, Paul Willems et Edmund White, a été publiée dans le monde entier dans une douzaine de langues. Ses romans africains ont été favorablement comparés à l’œuvre de V. S. Naipaul, qui fut honoré du prix Nobel de littérature en 2001. Il est membre du jury du Prix Européen et a siégé en 1996 au comité du prestigieux Neustadt Prize for Literature, qui mène souvent au prix Nobel. Ce fut une merveilleuse occasion de rencontrer ces deux remarquables poètes.

« Kol Nidrei », la puissante prière de Yom Kippour :

« La plupart des fautes humaines – les nôtres comme celles d’autrui – naissent de la faiblesse, de la peur, voire de bonnes intentions malavisées, plutôt que d’une volonté de mal agir pour le plaisir de mal faire. Cela vaut également pour les promesses et les engagements que nous ne tenons pas. Cela ne les justifie pas pour autant, et nous devons reconnaître nos erreurs, en assumer la responsabilité, les réparer et prendre des mesures concrètes pour les éviter à l’avenir. Néanmoins, reconnaître la fragilité humaine comme un élément central des torts que nous avons commis et de ceux que d’autres nous ont commis est une étape cruciale pour rendre possibles le pardon et la réconciliation. » — JTS

http://www.albertrusso.com/

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